(3) Au seuil du chaos, hic et nunc : Tikkun Olam et la mémoire en éclats
- Josepha Faber Boitel
- il y a 2 jours
- 7 min de lecture
À la veille du 7 avril 2024, 30 ans après le génocide des Tutsis au Rwanda
Introduction
Les génocides devraient être des seuils : des points de bascule où l’humanité, ayant touché l’abîme, comprend qu’elle ne doit plus jamais y sombrer.
Pourtant, ce n’est pas ainsi que l’Histoire se déroule.
La Shoah aurait dû rendre impossible tout autre anéantissement systématique d’un peuple.
Pourtant, il y a eu les Khmers rouges, la Bosnie, le Darfour et, il y a 30 ans, le Rwanda.
Aujourd’hui encore, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre au Congo, en Ukraine, en Arménie et ailleurs.
Pourquoi la leçon acquise sur un territoire semble-t-elle y rester confinée ?
Pourquoi, pendant qu’un pays se relève de l’horreur, un autre, parfois voisin, bascule dans la barbarie ?
Cette interrogation dépasse l’émotion individuelle pour poser un problème de transmission collective : comment une société entière apprend-elle du passé ? Et pourquoi, malgré les commémorations, l’enseignement des génocides et le droit international, l’humanité ne parvient-elle pas à transformer ces seuils de l’horreur en digues universelles contre la répétition du mal ?
Cette oscillation entre destruction et reconstruction, entre chaos et tissage, n’est pas seulement l’objet de cet article : elle en façonne aussi le style. À travers la répétition, qui souligne la récurrence des tragédies, et une progression linéaire qui épouse le lent travail de réparation, le texte adopte la dynamique même de l’Histoire qu’il interroge. L’écriture devient alors le reflet du mouvement même qu’elle décrit : celui d’un monde qui, sans cesse, se défait et se reconstruit.
I. Le seuil du chaos : un éternel recommencement
Elie Wiesel, survivant d’Auschwitz et témoin infatigable de la Shoah, n’a cessé d’alerter sur ce paradoxe :
"Auschwitz a prouvé qu’on peut tuer six millions de juifs et le monde restera silencieux. Si les nazis avaient gagné la guerre, personne n’en aurait jamais parlé. Ce qui m’effraie, ce n’est pas qu’Auschwitz ait existé, mais qu’il puisse revenir." Elie Wiesel (Discours d'Oslo, 1987) (1)
Cette angoisse, rétrospectivement, prend des airs de présage lorsque, le 7 avril 1994, l’enfer s’ouvre de nouveau au Rwanda. En l’espace de trois mois, près d’un million de Tutsis sont massacrés sous le regard impuissant de la communauté internationale.
Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, des institutions avaient été créées pour que « plus jamais ça » ne soit un vœu pieux.
Pourtant, les génocides du XXe siècle étaient connus, enseignés, analysés.
Comment expliquer que l’humanité, dans son ensemble, semble incapable d’une prise de conscience qui préviendrait ces tragédies ?
Comment comprendre ce décalage entre la conscience du passé et l’inaction face au présent ?
Si la Shoah a marqué l’Europe, elle n’a pas empêché le génocide au Rwanda. Et aujourd’hui, tandis que ce dernier est commémoré, la région voisine du Congo subit des massacres où la déshumanisation suit le même schéma.
Les génocides ne sont pas des accidents de l’Histoire. L’histoire des génocides ne cesse de montrer que la barbarie trouve toujours une brèche.
II. Se relever après l’abîme : le Rwanda et le Tikkun Olam
Les génocides laissent derrière eux une question vertigineuse : comment vivre après l’impensable ? Le Rwanda a tenté d’y répondre en initiant un processus de justice et de réconciliation inédit. À travers les tribunaux gacaca, les bourreaux ont pu demander pardon à leurs victimes survivantes, un écho troublant à l’appel au pardon incarné par Etty Hillesum. Mais la reconstruction du tissu social ne s’est pas arrêtée à la justice. D’autres initiatives ont permis de retisser la confiance et de redonner sens au vivre-ensemble :
Les Abatangamuco : d’anciens génocidaires qui, après avoir purgé leur peine, travaillent aux côtés des survivants pour reconstruire maisons, écoles et villages, transformant ainsi la réconciliation en un acte concret.
Les coopératives agricoles mixtes : en réunissant d’anciens bourreaux et des survivants autour d’un projet commun, elles transforment les liens sociaux et favorisent une solidarité économique durable.
Le programme Ndi Umunyarwanda ("Je suis Rwandais") : une politique d’unité nationale visant à dépasser les clivages ethniques pour forger une identité fondée sur une mémoire partagée.
Les villages umuganda : un samedi matin par mois, chaque citoyen participe à une action collective – reconstruire une route, nettoyer un quartier, réparer une école. Ce travail manuel, en mêlant générations et communautés, recrée un lien social au-delà des fractures de l’histoire.
Cette philosophie du pardon et du refus de la haine incarne, en actes, les mots d’Etty Hillesum :
"La haine ne fait qu’ajouter à la souffrance de ce monde. Il nous faut creuser en nous-mêmes un espace de paix et de lumière." Etty Hillesum (Une vie bouleversée, 1981) (2)
Il s'agit non d'effacer la douleur, mais de ne pas lui laisser le dernier mot. C’est là que le Tikkun Olam prend tout son sens.
Réparer le monde ne signifie pas revenir à l’état d’avant, mais créer quelque chose de nouveau. Réparer une nation après un génocide ne signifie pas seulement rebâtir ses infrastructures, mais aussi recoudre le tissu social.
Ce processus est lent, imparfait, mais il est essentiel. Car si un peuple ne trouve pas les moyens de dépasser le trauma, il reste prisonnier du seuil du chaos.
III. Espérance versus espoir : comment dépasser le seuil ?
Le Tikkun Olam ne se limite pas à réparer ce qui a été détruit : il implique une vision qui dépasse le présent immédiat. Pour comprendre cette nuance, il faut distinguer l’espoir de l’espérance.
L’espoir se présente souvent comme un désir passif, une attente que les choses s’améliorent d’elles-mêmes, dépendant du hasard des circonstances.
L’espérance, en revanche, est une conviction active – la certitude que la lumière peut jaillir du chaos, appelant chacun à considérer que transformer le mal en potentiel de renouveau n’est pas seulement une possibilité, mais la possibilité par excellence. Une vertu, au sens premier du terme : du latin virtus, dérivé de vir (homme), qui désigne avant tout la force, le courage et l’élan vital. L’espérance est ainsi une pensée revigorante, une force agissante qui insuffle l’action, une énergie motrice et recréatrice.
Le paradoxe des génocides est que, même si un pays se relève, la leçon qu’il a apprise ne semble pas franchir les frontières. Comme si chaque nation devait, à son tour, toucher l’abîme pour comprendre. Aujourd’hui, les survivants de la Shoah témoignent de la résurgence de l’antisémitisme en Europe, tandis que la haine ethnique et les conflits identitaires continuent ailleurs sous d’autres formes. La mémoire est-elle donc incapable de prévenir ?
Le philosophe Emmanuel Levinas disait que l’éthique commence avec le visage de l’autre. Le véritable défi du Tikkun Olam est alors de faire en sorte que la réparation d’un peuple devienne une réparation du monde – que la mémoire ne soit pas un monument figé, mais un mouvement vivant qui traverse le seuil de l’histoire et irrigue notre présent. Choisir l’espérance, c’est opter pour cette transformation active, une démarche résiliente qui transforme chaque seuil de violence en un passage vers la reconstruction collective.
Ainsi, si le Tikkun Olam est une mémoire agissante, il ne se limite pas aux mots ou aux commémorations : il s’incarne aussi dans des gestes concrets, dans l’art de réassembler ce qui fut brisé. Car toute reconstruction, qu’elle soit sociale, spirituelle ou matérielle, suppose un travail patient de mise en lumière des éclats du passé.
Cette dynamique, je cherche à l'exprimer depuis plusieurs années, à ma manière, à travers certaines œuvres conçues autour du thème du seuil et du Signe christique face au non-sens humain.
IV. Du seuil du chaos aux éclats réassemblés : Tikkun Olam et la mémoire en vitrail
Il y a quelques années, j’ai conçu un vitrail qui explore le thème du seuil et de la Rédemption christique face au non-sens humain. Composé de fragments de verre brisés, ce vitrail prend forme à travers un assemblage soigneusement réfléchi et un travail de peinture destiné à opacifier les pièces. Chaque éclat, bien que distinct, trouve sa place dans une nouvelle harmonie de sable et de brun, symbolisant la reconstruction et l’unité.
Le rendu final figure un paysage désertique dans lequel se distingue un chemin menant à un cercle éclaté en trois parties. Ce symbole évoque à la fois un soleil naissant et, pour certains, l’hostie coupée ou le pain partagé lors de la communion.
Comme dans le Tikkun Olam, ce vitrail rassemble des éclats pour créer une unité renouvelée, transformant le chaos en lumière.
En le contemplant aujourd’hui, j’y lis une symbolique supplémentaire en résonance avec la question qui m’anime ici. Il illustre le chemin de vie itératif proclamé par Jésus – une progression continue où chaque fracture devient une ligne de contiguïté, chaque cicatrice apparente se réconcilie pour nourrir une unité nouvelle.
Face au cycle récurrent de violence, ce travail d’assemblage suggère que la reconstruction n’est pas une simple restitution du passé, mais une création vivante, ancrée dans le présent. Le vitrail invite ainsi chacun à faire de chaque seuil de désolation un passage vers une vie partagée et éclairée, où les blessures se transforment en beauté résiliente.
Conclusion
Se souvenir ne doit pas être une fin en soi, mais un point de départ.
Si les génocides se répètent, ce n’est pas parce que la mémoire est inutile, mais parce qu’elle reste trop souvent confinée à ceux qui l’ont vécue.
Si chaque seuil est une répétition, il nous appartient de le transformer en passage.
Si progrès il peut y avoir, le véritable progrès sera atteint non pas lorsque les survivants d’un génocide parviendront à reconstruire leur monde, mais lorsque le monde tout entier sera capable d’apprendre de leur souffrance avant qu’un autre seuil du chaos ne s’ouvre à nouveau.
Si stagnation il y a, l'espérance demeure : nous ne pouvons empêcher tous les seuils du chaos, mais nous pouvons choisir d’en faire des passages vers une humanité réparée.
Au lieu même du seuil, que croisse une mémoire agissante, transformant chaque abîme en passage ! J.F.B. (Hic et nunc, Forum protestant, 2025)
1.Wiesel, Elie. Discours d'Oslo. 1ère éd. 1987, réédition, Paris, Éditions du Seuil, 2006., p. 15. Le texte intégral du discours est disponible sur le site de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) : https://www.licra.org/un-jour-un-texte-5-elie-wiesel-discours-de-reception-du-prix-nobel-de-la-paix-oslo-1986?utm_source=chatgpt.com
2.Hillesum, Etty. Une vie bouleversée. 1ère éd. 1981, réédition, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 191.